Jean-Louis Olive, sociologue et ethnologue à l’Université de Perpignan, donne un long article à la revue Etudes Tsiganes dans son numéro 25 de 2006 (p. 38-83) sur les violences urbaines qui ont éclaté à Perpignan en mai-juin 2005 suite au meurtre d’un jeune d’origine maghrébine par des Gitans dans le quartier Saint-Jacques. Intitulé Le stigmate, la rumeur et le tiers signifiant : anthropologie politique des faits et dits de Perpignan (mai-juin 2005) Jean-Louis Olive retrace ce qui s’est passé en donnant une version « la moins inexacte qu’on puisse donner des faits » loin de l’événementiel et de la caricature simpliste qui a pu en être donné (médias, politiques, spécialistes). Loin de réduire le quartier à ses deux communautés principales (français-gitans, français-maghrébins) qui seraient dans l’affrontement ou le communautarisme, il intègre la voix « de la communauté dominante des Perpignanais, les Catalans » et leur représentation de ce quartier (xénophobie, peur…). Il rappelle la présence ancienne des Gitans depuis le XVe siècle en ville et au XIXe siècle plus particulièrement à Saint-Jacques. Il évoque les rapports avec le pouvoir politique local et la vision de politique urbaine que l’on veut donner à ce quartier populaire si proche du centre bourgeois de la ville. Cela nous ramène à 2017 et à la volonté municipale de transformer ce quartier entre destructions d’immeubles, implantation de l’Université, transformations urbanistiques radicales (avec Saint-Mathieu et La Réal). Extraits !

« La catalanité de la cité, revendiquée et affichée par les autorités politiques de tutelle, participe d’une forme subtile de clientélisme, qui vise d’une part à instrumenter les militants des mouvements catalanistes (jadis opposants et ressortissants d’un anti-franquisme fédérateur) et, d’autre part, à patrimonialiser les reliques vestigielles d’une culture régionale (essentiellement rurale) pour l’usage et la consommation des élites et des nouveaux résidents. Les Perpignanais sont de piètres catalanophones, malgré l’empreinte très superficielle de l’influence barcelonaise. Pire, ils en ont oublié que les premiers locuteurs de la langue catalane sont les Gitans, chose attestée par l’enquête linguistique, mais aussi déniée par les institutions de tutelle (p. 64-65) ». Et de préciser que ce « déclassement stigmatisant n’est pas sans rappeler celui dont firent aussi l’objet les Gitans d’Avignon. Chassés du centre ville par l’extension du festival, ils furent ensuite déportés vers la Cité de Clarefond (quartier de Monclar au sud d’Avignon) ».

« La structure absente est donc à la base des politiques d’aménagement et de rénovation urbaine, spécialité dont le Maire s’enorgueillit. De l’IAURIF à l’ ANRU, dont Jean-Paul Alduy est devenu le Président , quelle est la continuité, et le modèle des banlieues parisiennes est-il viable ? (p. 66) ». Devenus laboratoire de la rénovation urbaine (juillet 2005) la ville de Perpignan se prépare à « de nombreux chantiers en perspective, à l’image des trous et des rues éventrées de la ville, mais la demande d’un terrain de pétanque, réclamé par les Gitans, sur la place du Puig, transformée en lieu de stationnement, n’a pas été entendue. On recouvre le social de béton et de dalles autobloquantes, on spécule sur les bâtiments sans restructurer les voies, et tout en cherchant à contrôler les flux et à normaliser la communication (p. 67) ». Et l’ancien maire Jean-Paul Alduy de dire lors d’un débat parlementaire :

 » Tout d’abord, on recompose les quartiers. La démolition permet de modifier immédiatement la composition d’un quartier : on va changer les types d’habitat et les formes urbaines ; on va reloger les habitants dans d’autres quartiers, donc mettre en place une véritable mixité sociale à l’échelle de la cité. On va également pouvoir développer l’accession sociale là où il n y avait que du logement locatif très aidé. Je note d’ailleurs, monsieur le ministre, que votre politique élargit la gamme, puisque l’on va enfin pouvoir traiter les copropriétés dégradées. L’action va ainsi se centrer sur l’éradication de l’habitat indigne de nos centres et de nos quartiers anciens. On relance également la dynamique économique, puisque l’on donne un nouvel élan à la discrimination positive en faveur des petites entreprises, notamment, ainsi que la création d’emploi dans les zones franches urbaines ou dans les zones de rénovation urbaine, de même que, et c’était nouveau, aux associations œuvrant dans ces quartiers. Mais c’est surtout avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, que l’on crée un véritable guichet unique : plus d’un milliard d’euros de crédits par an sanctuarisés dans une loi de programme ! L ‘ANRU permettra une vraie dynamique en nous faisant passer de la politique de procédures à la politique de projets… (p. 67) »

Puis plus loin :

« D’un côté, on parle de réhabilitation de l’habitat, de l’autre, on escamote le fait que les îlots des quartiers Saint-Jacques et Saint-Mathieu (et aussi d’autres cités situées en périphérie) ont été longuement et sciemment abandonnés à la dégradation, au point d’ailleurs que les services publics de nettoiement et de ramassage des ordures n’y passent que de façon minimaliste (p. 68) ».

« Les Gitans répondent par l’attitude de « l’impertinence », et se moquent de notre faux désir de les aider sans jamais s’en donner les moyens. Car on assiste à des scènes d’expulsions, ou à des transferts de populations dans des logements un peu moins insalubres, du quartier Saint-Jacques vers les quartiers adjacents, ou vers Saint-Mathieu. Dans une région où le sol constructible fait défaut et où le prix du mètre carré augmente, un tel abandon permet entre autres d’abaisser le coût, de développer la spéculation immobilière et de justifier en même temps la nécessité d’une politique de salubrité. La paupérisation organisée est utile à la justification politique d’un réembourgeoisement du centre-ville : schéma habituel des grandes cités, la « gentryfication » dénote une hiérarchisation des espaces urbains, avec un effet de différenciation renforcée entre îlots d’élection et en zones de relégation (p. 69). »

« La destruction d’immeubles vétustes et insalubres, comme alibi sanitaire et social, se trouve aussi conjugué à la construction d’îlots plus sécurisés et à la création de puits de lumière ou d’espaces lisses et contrôlables, de grandes places dallées et de rues placées sous un réseau de caméras de surveillance (p. 70). »

La conclusion est sans appel :  » Ce que révèlent les faits et dits « événements de Perpignan », c’est moins le clivage communautaire ou l’ antagonisme ethnique, fantasmé par quelques-uns et attisé par d’autres, que la construction de ces images en mythes postmodernes (…) ce qui apparaît en contrechamp, c’est plutôt l’inquiétante passivité du tiers signifiant de la population urbaine, la corruption des systèmes de représentations dominants et l’instrumentation des comportements publics, orientés par des intérêts concrets, la peur, la rumeur et les écrans flous (p. 72) ».

L’article est à lire dans son ensemble.

 

 

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