La scène se passe dans le patio de l’hôtel de ville.

Père Ubu, Mère Ubu, les Maisons, le Greffier, les Savants, les Urbanistes.

Père Ubu. – Apportez la caisse à Patrimoine et le crochet à Patrimoine et le couteau à Patrimoine et le bouquin à Patrimoine ! Ensuite faites avancer les Maisons du quartier Saint-Jacques.

(On pousse brutalement les Maisons du quartier Saint-Jacques .)

Mère Ubu. – De grâce, modère-toi, Père Ubu.

Père Ubu. – J’ai l’honneur de vous annoncer que pour améliorer la Ville de Perpignan je vais faire périr toutes les Maisons du quartier Saint-Jacques et prendre leurs emplacements.

Maisons. – Horreur ! À nous, peuple et ANRU !

Père Ubu. – Amenez la première Maison et passez-moi le crochet à Patrimoine. Celles qui seront condamnées à mort, je les passerai dans la trappe, elles tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. (À la Maison.) Qui es-tu, bouffre ?

La Maison. – Presbytère de la Cathédrale Saint-Jean Baptiste de Perpignan.

Père Ubu. – De quand datent tes fondations ?

La Maison. – De 1899.

Père Ubu. – Condamnée !

(Il la prend avec le crochet et la passe dans le trou.)

Mère Ubu. – Quelle basse férocité !

Père Ubu. – Seconde Maison, qui es-tu ? (La Maison ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre ?

La Maison. – Pharmacie Deloncle.

Père Ubu. – Excellent ! excellent ! Je n’en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Maison, qui es-tu ? Tu as une sale tête.

Le pâté de Maisons. – Nous sommes les 8 Maisons de la Rue de l’Anguille anciennement Pujada dels Predicadors puis Costa dels Teixidors puis Carrer d’en Palanca puis Carrer d’en Guilla.

Père Ubu. – Très bien ! très bien ! Tu n’as rien autre chose ?

Le pâté de Maisons. – Rien.

Père Ubu. – Dans la trappe, alors. Quatrième Maison, qui es-tu ?

La Maison. – Maison des contreforts du couvent des Carmes.

Père Ubu. – Quels sont tes atouts ?

La Maison. – Je date du Moyen Âge.

Père Ubu. – Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Maison, qui es-tu ?

La Maison. – Je suis sise rue du Musée, face à l’ancienne Université.

Père Ubu. – Ça ne pèse pas lourd. Tu n’as rien autre chose ?

La Maison. – Cela me suffisait.

Père Ubu. – Eh bien ! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu’as-tu à pigner, Mère Ubu ?

Mère Ubu. – Tu es trop féroce, Père Ubu.

Père Ubu. – Eh ! je m’enrichis. Je vais me faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.

Le Greffier. – Maisons au croisement des rues Llucia et Fontaine neuve.

Père Ubu. – Commence par les plus connues, stupide bougre !

Le Greffier. – Presbytère de la Cathédrale Saint-Jean Baptiste de Perpignan, pharmacie Deloncle, contreforts du couvent des Carmes, pâté de maisons de la rue de l’Anguille, maisons de la rue des Carmes, maisons de la rue des Potiers, maison de la rue du Musée.

Père Ubu. – Et puis après ?

Le Greffier. – C’est tout.

Père Ubu. – C’est tout. Comment, c’est tout ! Oh bien alors, en avant les Maisons, et comme je ne finirai pas de détruire, je vais faire exécuter toutes les Maisons du quartier Saint-Jacques, et ainsi j’aurai tous les espaces vacants. Allez, passez les Maisons du quartier Saint-Jacques dans la trappe. (On empile les Maisons dans la trappe.) Dépêchez-vous, plus vite, je veux faire des lois maintenant.

Plusieurs. – On va voir ça.

Père Ubu. – Je vais d’abord réformer le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur après quoi nous procéderons aux rachats.

Plusieurs Savants. – Nous nous opposons à toute démolition.

Père Ubu. – Merdre. D’abord, les avis contraires ne seront pas écoutés.

Un Savant. – Horreur.

Deuxième. – Infamie.

Troisième. – Scandale.

Quatrième. – Indignité.

Tous. – Nous nous refusons à accepter des conditions pareilles.

Père Ubu. – À la trappe les savants ! (Ils se débattent en vain.)

Mère Ubu. – Eh ! que fais-tu, Père Ubu ? Qui étudiera maintenant le patrimoine ?

Père Ubu. – Tiens ! moi. Tu verras comme ça marchera bien.

Mère Ubu. – Oui, ce sera du propre.

Père Ubu. – Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder à l’urbanisme. D’abord je veux garder vides tous les espaces.

Les Urbanistes. – Pas gêné.

Père Ubu. – Messieurs, nous créerons un parvis à l’emplacement de chaque maison détruite, nous y mettrons des arbres en pot et nous dirons qu’ainsi nous avons redonné vie au quartier Saint-Jacques.

Premier Urbaniste. – Mais c’est idiot, Père Ubu.

Deuxième urbaniste. – C’est absurde.

Troisième Urbaniste. – Ça n’a ni queue ni tête.

Père Ubu. – Vous vous fichez de moi ! Dans la trappe, les urbanistes. (On enfourne les urbanistes.)

Mère Ubu. – Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.

Père Ubu. – Eh merdre!

Mère Ubu. – Plus de savants, plus d’urbanistes.

Père Ubu. – Ne crains rien, ma douce enfant, j’irai moi-même sur les nouveaux parvis peindre en sang et or les étais pour faire joli.

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